Tribune libre de Geneviève Duché

Pour la proposition de loi visant à responsabiliser les clients de la prostitution et à renforcer la protection des victimes de la traite des êtres humains

Devant les réactions contre cette proposition de loi parfois si violentes et reflet de tellement d’ignorance sur ce qu’est réellement la prostitution, je souhaite réagir et raisonner.

Après la pénalisation du viol, après la pénalisation des violences faites aux femmes dans le couple, après la reconnaissance du viol dans le mariage, et après combien d’années de lutte ! La prostitution dans ce qu’elle signifie, dans ce qu’elle est et dans ce qu’elle produit sur les personnes prostituées, peut être enfin reconnue comme violence commise par les clients qui sont à l’origine de la prostitution. Deux députés ont le courage de vouloir en finir avec ce véritable fléau, cette atteinte à l’intégrité physique et psychique, cette atteinte à la dignité humaine et à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Les critiques et parfois les insultes qui pleuvent sur celles et ceux qui considèrent la prostitution comme une violence et les personnes prostituées comme des victimes des prostitueurs sont le fait de deux groupes.

Celles et ceux qui hurlent à l’atteinte à la liberté et aux droits, qui montrent du doigt les tenants d’un ordre moral sexuel.

Celles et ceux qui craignent que la lutte contre la prostitution n’entraîne une augmentation des viols et qui finalement considèrent la prostitution comme une forme de régulation de la violence. Ils reprennent à leur compte l’idée selon laquelle les hommes auraient des pulsions irrépressibles. Longtemps l’Eglise catholique par exemple a été de ce côté et a vu la prostitution et les prostituées comme des « égouts nécessaires évitant de plus grands désordres »…

Le premier groupe contient à la fois des féministes souvent intellectuelles de renom ainsi que des clients et certainement des proxénètes qui craignent que leur juteux commerce ne soit réduit. Je passe sur le refus d’une lutte contre la prostitution de la part des clients et des proxénètes, il semble logique. Mais on peut s’étonner de positions de certaines féministes. Effectivement cela ressemble à un déni ou un point aveugle concernant une violence de genre évidente (99% des clients sont des hommes 85% des personnes prostituées sont des femmes).

Violence, oui, parce que la prostitution est l’imposition d’un rapport sexuel non désiré par une double domination, domination masculine, domination par l’argent, de personnes fragilisées et souvent pauvres et précarisées. La prostitution serait alors « un droit de l’homme » qui peut, pour satisfaire ses pulsions, transformer l’autre, homme ou femme, en objet et le réduire à ses trous, bouche, anus, vagin et s’y soulager en toute légitimité jusqu’à présent.

-Nous sommes bien loin de la liberté sexuelle, de l’échange de désirs et de tout érotisme-

Violence qui a des effets physiques et psychiques connus pour aucune autre activité : dissociation, anesthésie des sens, décorporalisation, angoisses, dégoût de soi – et la nécessité pour survivre face à cette atteinte parfois irréversible à l’intégrité physique et psychique, de dire « oui je l’ai choisi » , « j’ai un rôle social », « je sers à quelque chose »…combien de fois nous l’entendons à l’Amicale du Nid qui accueille et accompagne plus de 3000 personnes prostituées par an ! Et combien de fois nous entendons après un long et difficile accompagnement de sortie de la prostitution, j’ai vécu 5, 10, 22 ans… de viol quotidien !

Tous ceux qui défendent la liberté de « se prostituer » oublient que la prostitution engendre la traite des êtres humains à des fins sexuelles. Très rares sont les personnes prostituées qui ne connaissent pas la domination des proxénètes. Préoccupées de liberté qu’elles n’ont pas de mal, elles, à exercer, certaines féministes vont jusqu’à trouver que l’échange marchand qu’est la prostitution est une liberté essentielle, oublient qu’une société ne se construit pas à partir de consentements individuels, et que la marchandisation de tout est un totalitarisme destructeur.

Je leur conseille de faire une expérience. Se reconvertir dans ce « métier » qui est censé faire gagner tant et tellement plus que la majorité des emplois ou l’exercer quelques jours… atténuons leur souffrance… il suffit de se poster dans certaines rues de nos villes avec une tenue aguichante (fortement marquée par le genre…féminin !), les appâts offerts, fesses et seins bien en vue (seuls atouts des femmes, c’est connu !) et de dire son prix au client à l’affût. Elles le dirigeront alors vers la sanisette proche ; elles se mettront à genoux et prendront dans leur bouche un sexe malodorant qui s’introduira jusqu’à leur gosier. Leur nuque sera serrée ou leurs cheveux tirées par des mains avides et conquérantes…à ce moment précis elles n’existeront plus, elles ne seront plus rien, elles seront un trou…expérience à tenter… et plusieurs fois par jour !

Et si elles rêvent pour elles–mêmes, pour leurs filles et fils et pour les femmes dont elles défendent le droit à l’égalité et à la liberté disent-elles, d’une prostitution haut de gamme, l’escort, qu’elles tentent ces rencontres avec des hommes puissants et riches qui exigent, dominent et violentent.

Que des féministes intellectuelles pensent que la prostitution est un métier comme un autre ne se situe pas dans le souci de la violence faite aux personnes ou dans le souci de l’égalité. Il manque à leur raisonnement, l’analyse de la domination et sa déconstruction. Cela montre que probablement elles se voient toutes puissantes à la place des clients de la prostitution mais pas à celles des femmes prostituées…ou alors les phantasmes qui sont toujours présents dans la sexualité et qui l’enrichissent et la font exister prennent la place de leur raison quand elles écrivent sur la prostitution.

A supposer même que 1%, 5%, pourquoi pas !, des personnes prostituées aient le désir de ces rapports sexuels tarifées et en jouissent,- ce que nous ne rencontrons jamais à l’Amicale du Nid-, serait-ce tout simplement juste,- si l’idée de justice peut exister encore-, de soumettre toutes les autres et tous les autres à la violence qu’est la prostitution parce qu’une poignée d’hommes et de femmes y trouveraient leur plaisir ?

Quant à ceux qui pensent que la prostitution est une régulation des pulsions sexuelles masculines si impératives, ont-ils vu mourir quelqu’un de ne pas avoir de relation sexuelle?

Peuvent-ils justifier qu’il faut constituer un groupe particulier de femmes et d’hommes astreints à l’évacuation du trop plein d’hommes et bientôt de femmes qui confondent liberté sexuelle et violence sexuelle ? Pourquoi les personnes prostituées formeraient-elles un groupe à part, êtres humains auxquels la société ne reconnaît pas les droits fondamentaux et en premier lieu celui d’être considérée comme victimes de violences sexuelles, comme les victimes du viol ou des violences conjugales ? Pourquoi les personnes prostituées même reconnues par les réglementaristes dans des droits commerciaux seraient-elles au service de la paix des autres tout en subissant des traumatismes insoutenables ?

Savent-ils que la plupart des personnes prostituées, hommes et femmes, ont subi dans leur enfance et adolescence des violences de tous ordres (abandon, homophobie etc.) et pour 80% des violences sexuelles dont l’inceste ? Savent-ils que ces violences les ont traumatisées et fragilisées, les transformant en objet sexuel (le « je ne suis bonne qu’à ça » !), les formatant en proie pour les prostitueurs-agresseurs?

A supposer que la prostitution évite des viols, ce qui n’a jamais été prouvé. Qui accepte en toute quiétude de vivre dans une société où il faut sacrifier un groupe de femmes, prostituées, à la paix des autres? On voit bien que cette représentation de la prostitution et cette façon de penser tuent toute possibilité d’égalité entre les femmes et les hommes…et c’est cela qui est au centre du débat!

Espérons que le débat sur la proposition de loi ouvrira les yeux de toutes et de tous. Il est réconfortant de voir se constituer un groupe d’hommes militant contre la prostitution. Celle-ci n’est pas une fatalité comme ne l’était pas l’esclavage, ce ne peut être un métier et ce n’est pas une activité glamour qui rapporte de l’argent, sinon les personnes prostituées que nous rencontrons ne seraient pas dans la précarité à tous les âges.

La prostitution n’est pas sexualité, elle est chosification de l’autre. Elle est le contraire de la liberté sexuelle pour laquelle les féministes ont lutté et continuent de lutter. Celles qui penseraient que la prostitution et le mariage sont la même chose, qu’elles militent alors pour abolir le mariage plutôt que pour légitimer la prostitution, elles respecteraient ainsi davantage les engagements pour l’égalité entre les femmes et les hommes.

Il reste celles et ceux qui disent savoir que la prostitution est une violence et qu’elle se déroule dans un contexte de violence avérée mais qui craignent que la pénalisation des clients ne pousse les personnes prostituées à se cacher et à subir davantage de violences. A cela, si leurs craintes ne sont pas camouflages de leur refus de voir les clients pénalisés pour la violence qu’ils commettent, je répondrai d’abord que l’essentiel du phénomène prostitutionnel est déjà caché, clandestin ; ce que nous voyons dans les rues et sur les routes est le haut de l’iceberg de la prostitution. Je répondrai que les résultats de la Suède et des pays qui ont pénalisé les clients sont encourageants, et que l’action humaine a toujours des effets contre intuitifs à réduire et encadrer. Mais il serait étonnant, qu’ayant observé une commission de violence et une atteinte profonde à la dignité des personnes par des auteurs identifiés, les clients de la prostitution en l’occurrence (le proxénétisme est depuis longtemps poursuivi et combattu en France), on puisse dire : « ne bougeons pas, ne faisons rien, continuez à subir, contemplons cette violence et ces violents, peut-être ainsi pourrons-nous vous aider à en sortir… », surprenant raisonnement !

Liberté et égalité sont indissociables et, il est vrai, difficiles à construire ensemble mais il n’y aura jamais de liberté effective sans le respect de l’autre et le combat contre toutes les formes de domination.

Geneviève Duché
Présidente de l’Amicale du Nid

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