Une loi pour abolir la prostitution

Le rapport (Danielle Bousquet-Guy Geoffroy) sur la prostitution de 2011, l’appel « Abolition 2012 » lancé en novembre 2011 par plus de 45 associations, la résolution de décembre 2011 votée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, la mobilisation de ministres, de député-es et de sénateurs-trices, la proposition de loi pour « le renforcement de la lutte contre le système prostitutionnel » votée en première lecture à l’Assemblée nationale en décembre 2013, se situent dans la continuité de la position abolitionniste française tout en proposant une rupture dans la façon de considérer le phénomène prostitutionnel.

L’Abolitionnisme en tant que régime juridique de la prostitution, différent du réglementarisme et du prohibitionnisme, est fondé par la Convention internationale de 1949 « pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui »  que la France n’a ratifiée qu’en 1960. Cette Convention précise que la prostitution est une atteinte à la dignité des personnes prostituées, victimes objectives auxquelles il faut proposer des alternatives. Elle demande d’abroger ou d’abolir (d’où ce nom d’abolitionnisme) toute loi, tout règlement selon lesquels les personnes prostituées doivent s’inscrire sur des registres spéciaux ou se conformer à des conditions exceptionnelles et spécifiques de surveillance ou déclaration. Elle demande aux Etats signataires de lutter contre toutes les formes de proxénétisme.

A partir de 2011 la prostitution est considérée, en France, comme une violence faite aux femmes et la lutte contre la prostitution s’inscrit dans la politique d’égalité entre les femmes et les hommes. Il est donc logique de pénaliser l’achat d’actes sexuels au même titre que le viol, le harcèlement sexuel, la violence dans le couple, le mariage forcée, l’excision etc.

Ce faisant, on renforce l’abolitionnisme par une responsabilisation réelle des clients-prostitueurs à l’origine de l’existence de la prostitution, elle-même à la fois produit et pilier du patriarcat. Le rôle des clients-prostitueurs a longtemps été passé sous silence. Il est pourtant une partie essentielle du système prostitutionnel. Sans la « demande » il n’y aurait pas de prostitution et pas de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle.

Mais Abolitionnisme veut dire aussi que les personnes prostituées sont aidées et non pénalisées et poursuivies, c’est pourquoi les associations abolitionnistes, dont l’Amicale du Nid, réclament la suppression de la pénalisation du racolage et davantage de moyens pour offrir aux personnes prostituées de véritables alternatives d’insertion sociale et professionnelle. La proposition de loi en cours de processus législatif tient compte de ces nécessités.

L’ensemble de la démarche et de la mobilisation traduisent la volonté d’abolir la prostitution et constituent un message fondamental. Il s’agit, en effet, d’une volonté de changer de société.

La prostitution n’est ni une liberté, notamment une liberté sexuelle, ni un droit de l’homme. Elle est le produit d’une double domination, celle des hommes sur les femmes, et la domination par l’argent. La volonté de l’abolir s’inscrit donc dans la construction d’une société d’égalité réelle et de justice sociale.

 Abolir signifie que la société dans laquelle nous vivons refuse la légitimation et la banalisation de la prostitution, et dit
- qu’elle n’est pas pensable comme activité parmi d’autres ou travail qui soulagerait une « misère sexuelle » par une autre misère, par une violence
- qu’elle n’est pas tolérable parce que des rapports sexuels non désirés constituent une atteinte grave à la dignité, à l’intégrité physique et psychique de la personne.

Abolir ne peut être confondu avec la prohibition qui a pour origine dans la plupart des pays qui ont choisi ce régime, une morale puritaine, la peur de la sexualité, du corps et des femmes.

A ceux qui annoncent que la prostitution ne disparaîtra jamais et qu’il faut donc la tolérer et l’organiser, répondons qu’il faudrait alors demander la restauration de l’esclavage parce qu’il existe toujours et, pour une large part, à cause de la prostitution et de ses « consommateurs ».

Abolir la prostitution est un projet de société. Le débat qu’il suscite permet de diffuser une réflexion sur ce système largement impensé jusqu’à aujourd’hui. Ce débat permet de mettre la lumière sur l’effroyable contrainte pour des millions de personnes (femmes et enfants surtout mais hommes aussi) dans le monde, de vendre leur corps parce que c’est la seule chose qu’elles-ils possèdent et que ce corps est convoité comme un objet et utilisé comme moyen de faire des profits par les trafiquants. Ce débat permet aussi d’éclairer les effets du libéralisme économique, de son idéologie et de la marchandisation généralisée. Ce débat montre dans notre société, celle d’un pays « riche », la précarité des jeunes, des femmes, l’isolement et la désaffiliation d’un grand nombre, et les ravages des violences intrafamiliales.

Abolir la prostitution est une ardente obligation pour la France ainsi que diffuser cette volonté au niveau international et européen et faire en sorte d’être suivie.

Geneviève Duché, présidente de l'Amicale du Nid