Emprise, contrôle coercitif:3 questions à Fatima Le Griguer, psychologue clinicienne

Psychologue clinicienne spécialisée en psychotraumatologie, Fatima Le Griguer Atig est responsable et fondatrice de l’USAP (Unité spécialisée d’accompagnement du psychotraumatisme) – CRPPN d’Aulnay-sous-Bois et de la Maison des Femmes Santé au sein du GHT Grand Paris Nord Est, elle est également doctorante en psychologie. Ses travaux et pratiques cliniques portent sur les psychotraumatismes, et plus particulièrement sur les violences genrées, conjugales et sexuelles, le contrôle coercitif, ainsi que leurs effets sur la santé physique et mentale.

 

  1. Comment définir l’emprise, le contrôle coercitif et la contrainte coercitive ?

L’emprise, le contrôle coercitif et la contrainte coercitive ne sont pas des notions distinctes : elles décrivent ensemble un même processus de domination relationnelle, qui s’installe dans la durée et s’aggrave avec le temps.

 

L’emprise renvoie surtout aux effets psychiques sur la victime : perte progressive de la capacité à penser, à décider, à résister. Le contrôle coercitif en est le système organisateur, celui qui permet de maintenir cette domination au quotidien. La contrainte coercitive, notamment sexuelle, constitue l’un des leviers stratégiques centraux de ce système, parce qu’elle touche directement à l’intégrité, au corps et à l’intime.

 

Sur le plan psychopathologique, les psychiatres français ont décrit très tôt les relations d’emprise comme reposant sur des mécanismes de capture narcissique, de déni de l’altérité et de réduction de l’autre à un objet, au service d’un rapport de pouvoir profondément asymétrique, comme l’a montré Jean-Claude Dorey dès 1986. Cette violence est avant tout psychique, souvent invisible, mais elle attaque les fonctions mêmes de subjectivation et de pensée, entraînant une désorganisation durable chez la personne qui la subit.

 

Le concept de contrôle coercitif, développé notamment par Evan Stark, permet de comprendre ces situations non comme une succession d’épisodes violents, mais comme un système global de privation de liberté. Il s’inscrit dans l’héritage des recherches menées sur la guerre, la torture et la captivité. Les travaux de French et Raven ont montré comment l’autorité, la menace, la privation de ressources, la surveillance et l’imprévisibilité suffisent à obtenir la soumission sans violence permanente.

 

Evan Stark a transposé ces modèles aux violences conjugales et sexuelles : isolement, intimidation, contrôle économique, menaces et coercition sexuelle s’articulent pour enfermer la victime dans une relation d’asymétrie radicale. Dutton et Goodman décrivent ce contrôle comme un contexte permanent de menace, comparable à une situation de captivité psychologique.

 

La contrainte coercitive, notamment sexuelle, s’inscrit pleinement dans ce cadre. Elle désigne des actes imposés par la peur, la dépendance ou le chantage, rendant impossible un consentement libre. Il est important de rappeler qu’il n’existe pas de « phases » du contrôle coercitif : les violences physiques et sexuelles peuvent être intermittentes, mais le contrôle psychologique, social et économique est constant.

 

Ce processus est profondément genré, car il s’appuie sur des normes sociales qui naturalisent la domination masculine et banalisent les violences dans la sphère privée.

 

  1. Quelles sont les stratégies du contrôle coercitif, et comment s’adaptent-elles au milieu prostitutionnel ?

Le contrôle coercitif repose sur une combinaison de stratégies adaptatives, ajustées en permanence aux réactions de la victime. L’objectif n’est pas d’exercer une violence constante, mais de rendre la sortie perçue comme impossible, en attaquant simultanément l’autonomie, les liens, les ressources et le sentiment de sécurité.

 

Dans le milieu prostitutionnel, ces stratégies prennent des formes particulièrement structurées. Le contrôle économique est central : confiscation des revenus, dettes imposées, absence d’accès autonome à l’argent. Le contrôle de l’espace et du temps s’exerce par la fixation des lieux, des horaires, des conditions d’activité, parfois via des tiers ou des dispositifs numériques.

 

L’isolement est renforcé par la rupture avec la famille, la barrière linguistique, la précarité administrative ou la peur des autorités. La menace est constante : violences, représailles contre les proches, dénonciation, perte de logement ou de moyens de subsistance.

 

Les violences physiques et sexuelles, bien que souvent intermittentes, jouent un rôle structurant. Elles fonctionnent comme des rappels traumatiques qui suffisent à maintenir l’obéissance sans nécessiter une violence permanente. Ces stratégies produisent des états psychotraumatiques qui deviennent de véritables verrous.

 

Judith Herman a montré que l’exposition prolongée à des violences sous domination entraîne des tableaux de trauma complexe, avec dissociation, honte, hypervigilance et effondrement du sentiment de soi. Pete Walker décrit comment, dans ces contextes, certaines réponses de survie, la sidération ou la soumission deviennent adaptatives à court terme mais enferment durablement la personne dans des comportements de survie interprétés à tort comme un consentement ou une passivité. En contexte prostitutionnel, ces mécanismes sont activement exploités.

 

  1. Dans quels contextes ces mécanismes s’exercent-ils, et quelles en sont les conséquences pour les victimes ?

Le contrôle coercitif se déploie dans les relations conjugales et post-conjugales, mais aussi dans les contextes de prostitution, de proxénétisme et de traite à des fins d’exploitation sexuelle. Dans ces situations, les mécanismes sont comparables, mais souvent renforcés par des contraintes structurelles supplémentaires : précarité, migration, dépendance administrative, exposition répétée aux violences et stigmatisation sociale.

 

Ces formes de domination continue correspondent à ce que Michael Johnson a nommé l’ « Intimate Terrorism », par opposition aux violences conjugales situationnelles.

 

Les données françaises récentes issues de l’étude ASPIRE montrent un continuum massif de violences : la grande majorité des personnes en situation de prostitution ont subi des violences avant l’entrée dans la prostitution, très majoritairement sexuelles, et présentent des taux extrêmement élevés de stress post-traumatique, de dépression et de troubles du sommeil. Ces résultats confirment que les conséquences ne relèvent pas d’événements isolés, mais d’un système de violences.

 

Sur le plan clinique, on observe des tableaux de trauma complexe : dissociation, sidération, hypervigilance, troubles anxio-dépressifs, atteintes de l’estime de soi, troubles somatiques et sexuels, difficultés relationnelles et diminution du pouvoir d’agir. Le contrôle coercitif entretient une boucle traumatique dans laquelle la peur et la dissociation renforcent l’emprise et la vulnérabilité, augmentant le risque de revictimisation.

 

Cette boucle n’est cependant pas irréversible. Le repérage du contrôle coercitif, la mise en mots des mécanismes d’emprise et l’intervention de tiers protecteurs telles que votre association, les proches, les professionnel·les du soin, du social et de la justice  sont des leviers essentiels. La mise en sécurité, l’accompagnement spécialisé en psychotraumatologie et la restauration progressive du pouvoir d’agir permettent des trajectoires de sortie et de reconstruction psychique et sociale.

 

Dossier violences sexuelles CN2R :

https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&opi=89978449&url=https://cn2r.fr/ressources/violences-sexuelles/&ved=2ahUKEwji0ICe0tSSAxXBQ6QEHcLZEwMQFnoECBoQAQ&usg=AOvVaw3lJLGG0HRbS4HISyayd-H-

  • Podcast contrôle coercitif et répercussions en santé :

https://www.annasyo.fr/quels-sont-les-impacts-sur-controle-coercitif-sur-la-sante/&ved=2ahUKEwjZ-LHSztSSAxUQKvsDHYtaIF0QFnoECCYQAQ&usg=AOvVaw0PKAqFFOO33YVNfmePV58V

https://www.elle.fr/Societe/Interviews/Comment-les-violences-conjugales-impactent-la-sante-des-femmes-Le-corps-parle-pour-elles-4279716

  • Vidéo Cn2R

https://yorutu.be/oQzIev3u5QQ?si=CBSD4P3H-e-PMJYz

 

Publications et articles :

 

-Le Griguer, F. A., & Boudoukha, A. H. (2025). Identifier le contrôle coercitif et les conséquences psychosomatiques dans les violences conjugales: une analyse qualitative du vécu de quatre femmes suivies dans une unité de prise en charge du psychotraumatisme. Pratiques Psychologiques31(1), 1-22.

-Le Griguer, F. A., & Boudoukha, A. H. (2025). Améliorer la prise en charge des violences conjugales : le repérage des mécanismes du contrôle coercitif et ses conséquences sur la santé somatopsychique

Médecine et Maladies Infectieuses Formation 4(1):S7-S8 DOI :

Améliorer la prise en charge des violences conjugales : le repérage des mécanismes du contrôle coercitif et ses conséquences sur la santé somatopsychique

-L’emprise, une clinique de l’urgence, sous Chapitre dans l’ouvrage L’emprise et les violences au sein du couple Eric Martinent /Isabelle Rome  Mars 2021 Dalloz

-Les violences intrafamiliales Gestions hospitalières n°579 Octobre 2018 en collaboration avec Dr P. Charestan et Dr Broisin Doutaz Frédérique

https://www.elle.fr/Societe/Interviews/Comment-les-violences-conjugales-impactent-la-sante-des-femmes-Le-corps-parle-pour-elles-4279716

Dépistage systématique des violences conjugales au service d’accueil des urgences. Revue de l’infirmière n°205,novembre 2014 – Elsevier

Presse internationale :  Article Apaiser le psychotraumatisme par la peinture sensorielle Sophie Boutboul journal le Monde 30/04/2019

 

Bibliographie  conseillée :

 

Emprise, domination psychique, violences relationnelles

  • Dorey, J.-C. (1986). La perversion narcissique. Paris : Presses Universitaires de France.
  • Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral : La violence perverse au quotidien. Paris : La Découverte.
  • Hirigoyen, M.-F. (2014). Femmes sous emprise : Les ressorts de la violence dans le couple. Paris : Oh! Éditions.

 

Contrôle coercitif, pouvoir, captivité

  • French, J. R. P., & Raven, B. (1959). The bases of social power. In D. Cartwright (Ed.), Studies in social power (pp. 150–167). Ann Arbor, MI: Institute for Social Research.
  • Stark, E. (2007). Coercive control: How men entrap women in personal life. Oxford: Oxford University Press.
  • Stark, E. (2024). Coercive control (2nd ed.). Oxford: Oxford University Press.
  • Dutton, M. A., & Goodman, L. A. (2005). Coercion in intimate partner violence: Toward a new conceptualization. Sex Roles, 52(11–12), 743–756.
  • Johnson, M. P. (2008). A typology of domestic violence: Intimate terrorism, violent resistance, and situational couple violence. Boston: Northeastern University Press.
  • Tolmie, J. (2018). Coercive control: To criminalize or not? Criminal Law Review, 1, 50–69.

 

Psychotraumatismes, trauma complexe, santé mentale

  • Herman, J. L. (1992). Trauma and recovery: The aftermath of violence—from domestic abuse
  • Walker, P. (2013). Complex PTSD: From surviving to thriving. Lafayette, CA: Azure Coyote.
  • Courtois, C. A., & Ford, J. D. (2009). Treating complex traumatic stress disorders. New York: Guilford Press.
  • World Health Organization (WHO). (2012). Understanding and addressing violence against women: Intimate partner violence. Genève : OMS.

 

Prostitution, exploitation sexuelle, violences et santé

  • Deering, K. N., Amin, A., Shoveller, J., et al. (2014). A systematic review of the correlates of violence against sex workers. American Journal of Public Health, 104(5), e42–e54.
  • Farley, M., Cotton, A., Lynne, J., et al. (2003). Prostitution and trafficking in nine countries: An update on violence and posttraumatic stress disorder. Journal of Trauma Practice, 2(3–4), 33–74.
  • Farley, M. (2018). Prostitution, trafficking, and traumatic stress. New York: Routledge.
  • Mouvement du Nid, Inserm, Sorbonne Université. (2025). Santé et prostitution : comprendre pour mieux soigner. Étude ASPIRE. Rapport de recherche.
  • Le Bail, H., Giametta, C., & Rassouw, N. (2018). Que pensent les travailleur·se·s du sexe de la loi prostitution ? Paris : Sciences Po – CERI.

 

Traite, exploitation sexuelle, données internationales

  • UNODC – United Nations Office on Drugs and Crime. (2024). Global Report on Trafficking in Persons 2024. Vienne : Nations Unies.
  • European Institute for Gender Equality (EIGE). (2017). Gender-based violence and trafficking in human beings. Luxembourg: Publications Office of the European Union.