Portrait de professionnelle:Sonia, Chargée de mission mineur.e.s en Seine-et-Marne

Pouvez-vous revenir sur votre parcours et votre arrivée à l’Amicale du Nid ?

 

Mon arrivée à l’Amicale du Nid s’inscrit dans un parcours construit progressivement autour de la question de la prostitution des mineur.es. En 2015, alors que j’étais éducatrice en accueil d’urgence à Lyon, j’ai été confrontée pour la première fois à cette problématique en accompagnant une jeune en exploitée sexuellement à Marseille après une fugue. Cette rencontre a été déterminante dans mon engagement.

 

À cette époque, les ressources en travail social sur ce sujet étaient quasi inexistantes. J’ai commencé à m’y intéresser dans le cadre d’un diplôme universitaire consacré aux adolescents à parcours complexe, puis j’ai approfondi cette réflexion lors d’un master en ingénierie sociale.

 

Pendant plusieurs années, j’ai accompagné des jeunes en situation de prostitution en accueil d’urgence, ce qui m’a permis de développer une première expertise. En 2022, souhaitant me spécialiser, j’ai rejoint une Mission Mineure en Seine-Saint-Denis. Après neuf mois, il m’a été proposé de participer à la création d’un dispositif similaire en Seine-et-Marne.

 

Comment s’est construite la Mission Mineure en Seine-et-Marne ?

 

La création du dispositif répond à une dynamique institutionnelle forte. À partir de 2020, les parquets des mineur.es de Seine-et-Marne, notamment à Meaux et Melun, ont été confrontés à une augmentation importante des situations de prostitution de mineur.es et de faits de proxénétisme. Cette évolution a conduit à en faire une priorité pénale à l’échelle départementale.

 

La présidente du tribunal judiciaire de Meaux, qui connaissait le dispositif développé en Seine-Saint-Denis avec l’Amicale du Nid, a proposé son déploiement local. Le département a alors sollicité directement l’association.

 

Le projet a nécessité près de deux années de construction partenariale, impliquant le département, la protection judiciaire de la jeunesse, les juridictions de Meaux, Melun et Fontainebleau, ainsi que l’Amicale du Nid. La Mission mineur.se a été officiellement lancée fin 2022.

 

Comment s’organise concrètement votre intervention sur le territoire ?

 

Le dispositif repose sur une forte mobilité. Bien que le local soit situé à Champs-sur-Marne, l’équipe intervient sur l’ensemble de la Seine-et-Marne, le plus vaste département d’Île-de-France, caractérisé par une grande diversité de territoires.

 

Les déplacements sont quotidiens, permettant d’intervenir aussi bien dans des zones urbaines proches de la Seine-Saint-Denis que dans des secteurs ruraux ou plus isolés. Le local est principalement utilisé pour les réunions d’équipe et certains entretiens, mais l’essentiel de l’accompagnement se fait au plus près des jeunes.

 

Quelles sont les principales missions du dispositif aujourd’hui ?

 

Les missions s’articulent autour de plusieurs axes complémentaires :

  • l’évaluation des situations de mineur.es en risque ou en situation de prostitution,
  • l’accompagnement éducatif, psychologique, social et juridique des jeunes,
  • la sensibilisation et le soutien des professionnel.les,
  • la collaboration étroite avec les services judiciaires et d’enquête.

 

Dans ce cadre, l’équipe intervient régulièrement lors d’auditions judiciaires, notamment au retour de fugue ou dans des situations d’enquête. Les services d’enquête se concentrent sur l’identification des auteurs, tandis que les éducateurs travaillent sur l’expression des jeunes et l’évaluation des conséquences des violences subies.

 

Quels types de situations rencontrez-vous ?

 

Les situations sont très diverses. Certaines jeunes sont déjà accompagnées dans le cadre du dispositif, d’autres sont rencontrées ponctuellement lors d’interventions judiciaires et peuvent ensuite intégrer un suivi. Enfin, certaines ne font l’objet que d’un accompagnement ponctuel, notamment lorsqu’elles viennent d’un autre département.

 

Les parcours sont souvent marqués par des ruptures : alternances entre milieu ouvert et placement, fugues, disparitions temporaires. Le travail consiste alors à maintenir un lien dans la durée malgré cette situation.

 

Quels sont les objectifs de votre accompagnement ?

 

L’accompagnement vise à permettre aux jeunes de comprendre les mécanismes d’exploitation et de domination à l’œuvre dans les situations de prostitution, tout en travaillant sur les conséquences des violences subies.

 

Il s’inscrit dans une approche globale, incluant la reconstruction psychologique, l’accès aux droits, le logement et l’insertion. L’objectif est de sécuriser les parcours et de favoriser une sortie durable du système prostitutionnel.

 

Quelle place occupe la sensibilisation des professionnel.les ?

 

La sensibilisation constitue un axe essentiel du dispositif. Elle s’adresse à de nombreux partenaires : protection de l’enfance, prévention spécialisée, protection judiciaire de la jeunesse, forces de l’ordre, magistrats, services de santé.

 

Elle vise à améliorer le repérage des situations, mais aussi à déconstruire les représentations souvent marquées par des idées reçues. L’exploitation sexuelle des mineur.es reste un sujet qui suscite à la fois fascination et rejet, ce qui peut freiner la compréhension des situations et l’intervention des professionnel.les.

 

Intervenez-vous également dans des actions de formation ou d’échange de pratiques ?

 

Oui, de manière plus ponctuelle, notamment dans le cadre d’interventions avec d’autres territoires ou d’actions de formation. Ces temps permettent de partager des expériences, de croiser les pratiques et de prendre du recul sur le travail quotidien, souvent intense.

 

Observez-vous des spécificités territoriales en Seine-et-Marne ?

 

Le département présente une grande hétérogénéité, qui se reflète dans les formes d’exploitation sexuelle observées.

Dans certaines zones urbaines, notamment au nord, on observe des phénomènes de proxénétisme organisés, proches de ceux de la Seine-Saint-Denis. Dans d’autres secteurs, comme autour de Fontainebleau, des formes de prostitution dites « de luxe » peuvent apparaître, avec des profils et des modalités différentes.

 

Certaines zones, notamment autour des pôles touristiques et des locations de courte durée, concentrent également des pratiques spécifiques. Le recours aux outils numériques est aujourd’hui généralisé, avec l’utilisation d’applications facilitant la mise en relation.

 

Quelles sont les principales difficultés rencontrées aujourd’hui ?

 

Plusieurs difficultés se posent. D’une part, les ressources humaines restent limitées : malgré quelques recrutements, l’équipe est actuellement restreinte, ce qui freine le développement de certaines actions.

 

D’autre part, le dispositif a récemment été renforcé par l’ajout de mesures de prévention destinées à des jeunes en risque d’exploitation sexuelle. Toutefois, faute de personnel suffisant, ces mesures ne sont pas encore pleinement mises en œuvre.

 

Enfin, la question des représentations professionnelles demeure un enjeu important, nécessitant un travail constant de sensibilisation.

 

La question des jeunes majeur.es semble également centrale. Pouvez-vous préciser cet enjeu ?

 

Effectivement, il s’agit aujourd’hui d’un point de tension majeur. À leur majorité, de nombreuses jeunes sortent des dispositifs de protection de l’enfance sans solution stabilisée. Les contrats jeunes majeurs.es, lorsqu’ils existent, restent précaires et peuvent être interrompus rapidement.

 

Par ailleurs, les dispositifs destinés aux adultes ne sont pas toujours adaptés à ce public, dont les parcours diffèrent sensiblement, notamment par l’âge et les trajectoires de vie.

 

Cette rupture dans l’accompagnement est particulièrement problématique, car elle intervient à un moment de grande vulnérabilité. Elle peut favoriser un retour dans le système prostitutionnel, faute de solutions alternatives.

 

Quelles pistes d’évolution vous paraissent nécessaires ?

 

Le développement de dispositifs spécifiques pour les jeunes majeur.es apparaît essentiel. Une continuité de l’accompagnement jusqu’à 25 ans permettrait de sécuriser les parcours et d’éviter des ruptures brutales.

 

Cela suppose une réflexion plus large des politiques publiques sur la continuité entre minorité et majorité, ainsi qu’une adaptation des dispositifs existants aux besoins de ce public.

 

Comment envisagez-vous l’avenir du dispositif ?

 

Le dispositif est aujourd’hui reconnu par les partenaires institutionnels et s’inscrit dans une dynamique positive. La collaboration avec les acteurs judiciaires et sociaux constitue un point d’appui solide.

 

L’enjeu principal reste le renforcement des équipes, afin de consolider les actions existantes et de développer pleinement les missions, notamment en matière de prévention.