TROIS QUESTIONS A Françoise PICQ, universitaire (Science politique, Université de Paris-Dauphine), spécialiste de l’histoire du féminisme

Histoire du 8 mars

 

Quel sont les prémisses de la volonté de créer une journée internationale des droits des femmes ?

 

En août 1910, à Copenhague, la Deuxième conférence internationale des femmes socialistes, qui se tenait en avant-première du 8° Congrès de la IIe Internationale, sur proposition de Clara Zetkin, a appelé les « femmes socialistes de tous les pays » à organiser chaque année une Journée internationale des femmes. Prise « en accord avec les organisations politiques et syndicales du prolétariat dotées de la conscience de classe », cette résolution visait à éclairer les revendications concernant les femmes, notamment celle du droit de vote, « conformément à la conception socialiste d’ensemble de la question des femmes ». Elle fût avalisée par l’Internationale le lendemain.

 

Mais cette idée de journée internationale n’est-elle pas plus socialiste que féministe ?

 

Absolument ! La stratégie de Clara Zetkin était double : obtenir la prise en compte des revendications des femmes par les dirigeants socialistes (qui ne s’en préoccupaient guère), et en même temps contrecarrer l’influence des féministes sur les ouvrières. Déjà la Première conférence des femmes socialistes, à Stuttgart en 1907  avait  appelé à  créer dans tous les pays des groupes de femmes socialistes, refusant toute alliance avec les féministes « de la bourgeoisie ».

 

La Journée internationale des femmes a été célébrée dès le 19 mars 1911 : en Autriche, en Allemagne, au Danemark, en Suisse…En Russie la « Journée internationale des ouvrières » fut célébrée le 3 mars 1913 puis le 8 mars 1914.

 

Le 8 mars de la IIIe Internationale

 

Le 8 mars 1917, (23 février du calendrier russe), eut lieu à Petrograd une grève d’ouvrières et une manifestation de femmes contre la vie chère et pour le retour des hommes du front. La police n’osa pas charger. Cela marque selon Trotski « le premier jour de la révolution ». La date du 8 mars sera officiellement célébrée en Union soviétique à partir de 1921. Puis en Chine et dans les pays de l’Est après 1945. Plus tard, au Vietnam et à Cuba. Fêtées ce jour-là, les ouvrières sont aussi appelées à se mobiliser autour des questions prioritaires, décidées par les instances du Parti et du Komintern. Les partis communistes des pays occidentaux la célèbrent aussi par diverses manifestations. Aucune référence n’est faite à un autre événement fondateur.

 

Comment cette journée est-elle devenue une célébration féministe ?

 

Avec le renouveau féministe, la Journée internationale des femmes a commencé à être célébrée aux États-Unis. On note une première manifestation à Berkeley le 8 mars 1969.

 

En France, quand le Mouvement de libération des femmes (MLF), a manifesté en 1975 contre l’Année internationale de « la femme » de l’ONU, accusée de « récupérer » la lutte des femmes, c’est le 8 mars qui a été choisi. Et depuis cette date, une manifestation est organisée chaque année, par la « tendance lutte des classes » du Mouvement.

 

Dans les années 1970, il était couramment admis en France que cette date commémorait une grève (ou manifestation durement réprimée) de chemisières (ou couturières) à New York le 8 mars 1857. Et les Américaines reprenaient volontiers cette légende, entendue en France,  qui leur permettait de mettre l’Amérique à l’avant-garde des luttes de femmes ouvrières tout en reprenant une tradition célébrée au Viêt-Nam. Cette origine américaine, ouvrière, féminine, spontanée n’était mise en doute par personne. Elle était reprise avec force détails dans l’ensemble de la presse militante syndicale ou féministe (Antoinette, n°1 mars 1968, Les Pétroleuses, mars 1975, Heures claires, mars 1976).

 

Aussi, quelle ne fut pas notre surprise, lors d’une recherche en 1977, sur les origines de la JIF, de découvrir que cet événement n’était documenté par aucune source historique. Et plus tard de constater, qu’il n’en était nullement question (non plus que de la date du 8 mars), dans les comptes-rendus de la Conférence de Copenhague, ni dans Die Gleichheit, le journal de Clara Zetkin. Aucune date précise de célébration n’a alors été fixée ; et aucune référence à un quelconque événement à commémorer. Seul a été cité l’exemple des femmes socialistes américaines, qui avaient célébré en 1909 un « Woman’s Day » pour l’égalité des droits civiques.

 

Nous sommes alors parties à la recherche de ce « mythe d’origine ». Quand et pourquoi est-il apparu ? Nous l’avons vu apparaître dans la presse du Parti communiste français et de la CGT. Jusqu’en 1955 il n’est fait référence qu’à l’URSS, et à la « Journée communiste internationale des femmes ». Mais apparaît alors une nouvelle version. Yvonne Dumont dans France nouvelle du 26 février 1955 « l’origine de cette journée remonte au 8 mars 1857, où à New York, pour la première fois, des femmes travailleuses, des ouvrières de l’habillement manifestèrent pour leurs revendications… ». On trouve le même récit dans l’Humanité du 5 mars 1955, puis dans l’Humanité dimanche du 13 mars 1955. En 1960 Madeleine Colin la développe avec force détails dans le n°1 des Cahiers du communisme : « La date du 8 mars, proposée par Clara Zetkin, souvenir d’une journée restée vivace dans les mémoires ouvrières » est le « symbole de la lutte des travailleuses… ».

À partir de là, la légende s’étend comme une traînée de poudre dans tous les médias, communistes et non communistes.

 

Comment interpréter ce récit, né à l’intérieur de la famille communiste, en pleine guerre froide ?

Sans doute était-il utile de détacher le 8 mars de son histoire soviétique pour lui donner une origine plus internationale, plus ancienne que le bolchevisme, plus spontanée que la décision d’un congrès socialiste ?

Mais il pourrait aussi être le résultat d’un conflit interne. Madeleine Colin, dirigeante de la CGT, exprimant ainsi son opposition à Jeannette Vermeerch et à l’Union des femmes françaises dirigée par elle-ci . La CGT, souligne-t-elle, n’était conviée à la célébration que pour soutenir des mots d’ordre déjà établis. Le but alors aurait donc été d’opposer une lutte d’ouvrières à une célébration plus traditionnelle des femmes, comme celle qu’on constate dans les publications communistes des années cinquante, et dans les célébrations officielles des pays de l’Est.

 

C’est une hypothèse, mais qui ne dit rien du cheminement de la légende, de la façon dont elle a été reprise par le mouvement féministe américain au cours des années 1960 et 1970.

 

Des historiennes américaines et québécoises ont confirmé et développé notre démonstration. Et la grève de 1857 a progressivement disparu des histoires de la Journée Internationale des femmes.

Mais le « mythe d’origine » était si conforme aux attentes qu’il a longtemps résisté aux évidences. On le retrouve dans Le Monde en mars 1991, 1992, 1994 (Christiane Chombeau), dans l’Humanité (Nadia Pierre, 8 mars 1999…). L’ONU y faisait encore allusion dans sa documentation officielle des années 1990.

 

Quand le 8 mars a-t-il été institutionnalisé ?

 

 À la suite de l’année internationale « de la femme » de l’ONU, en 1975, la déclaration 32/142 est votée en 1977. Elle « invite tous les États à proclamer, comme il conviendra en fonction de leurs traditions et coutumes historiques et nationales, un jour de l’année Journée des Nations unies pour les droits de la femme et la paix internationale ». Proposée par les pays communistes et apparentés, et rejetée par les pays « occidentaux » cette résolution parle plus de « racisme » de « colonialisme », de « paix » que des discriminations envers les femmes (Simone Bonnafous, 2006). Elle donne pourtant une légitimité internationale à une tradition diverse mais vivace et une occasion de mobilisation pour les femmes dans différents pays.

 

La célébration est officialisée en France en 1982, par François Mitterrand et Yvette Roudy. Aux États-Unis en 1980 (à l’initiative de Jimmy Carter puis en 1987 par un vote au Congrès).

 

Dans les pays où cette date est reconnue, la Journée internationale des femmes est l’occasion pour le gouvernement d’annoncer des mesures en faveur des femmes, pour les politiques de montrer l’intérêt qu’ils portent à la cause des femmes, pour les médias de faire le point de la situation des femmes (et de constater la persistance des inégalités) Cela est globalement utile pour le féminisme. Les célébrations et manifestations du 8 mars mettent en lumière les différentes conceptions du féminisme, les enjeux et controverses qui rassemblent et divisent le féminisme.  Dans d’autres pays, le 8 mars est souvent l’occasion de manifestations courageuses de femmes, parfois durement réprimées, comme à Téhéran, en 1979, où 8.000 Iraniennes défilèrent contre le port obligatoire du Tchador. C’est pourquoi quelques soient les péripéties de son histoire, cette journée est un symbole fort de la solidarité internationale dans les luttes de femmes.

 

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A propos de Françoise PICQ : 

Françoise PICQ est universitaire (Science politique, Université de Paris-Dauphine) et spécialiste de l’histoire du féminisme.

Elle a participé au Mouvement de libération des femmes (MLF), et au développement des études féministes.

Elle est actuellement vice-présidente de l’Association nationale des études féministes (ANEF).