Pour introduire les propos qui suivront, voici une lettre destinée à Maria Nengeh Mensah, rédigée par Marie-Hélène Franjou, docteure et ancienne présidente de l’Amicale du Nid :
Chère Madame,
Après avoir lu votre texte paru dans l’ouvrage collectif « Théories féministes » dirigé par Camille Froidevaux-Metterie, j’ai souhaité vous faire part de mes réflexions qui s’appuient sur l’expérience d’une association vieille de 80 ans et de ma vie de médecine. Vous les trouverez en pièce jointe. Camille Froidevaux-Metterie en aura copie. Il me semble indispensable de faire connaitre les répercussions de la prostitution sur la santé et la vie des personnes qui la vivent pour qu’on ouvre enfin les yeux sur un univers d’apartheid, de violences et de non-droits. Nous sommes actuellement en train de basculer vers une industrialisation du système prostitutionnel dont le marché n’en finit plus de croitre. Voulons-nous la dénoncer ou la conforter? Soyons-en certaines, le système est bien rodé et les frontières entre prostitution et traite humaine sont des plus poreuses! Alors les féministes doivent s’unir et agir pour son abolition comme nos mères ont agi pour abolir l’esclavage.
Bien cordialement,
Dre Marie-Hélène Franjou
Ancienne présidente de l’Amicale du Nid
Voici donc les propos complets, en réponse au texte de Maria Nengeh Mensah publié dans l’ouvrage collectif
« Théories féministes » dirigé par Camille Froidevaux-Metterie :
Ce qui intéresse Maria Nengeh Mensah, professeure à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal, « c’est la contribution des théories féministes à notre compréhension des échanges sexuels tarifés ». L’orientation du texte inséré dans l’ouvrage collectif « Théories féministes » est clairement affichée par le choix des termes utilisés. « Le féminisme des travailleuses du sexe considère la sexualité et le pouvoir des femmes par le biais de la résistance qu’opèrent in situ celles qui exercent les divers métiers de services sexuels » et, un peu plus loin : « …Les approches fondées sur les revendications des travailleuses du sexe ont pour visée l’évolution du commerce des services sexuels dans le respect du droit à l’autonomie, à la dignité et à la sécurité des femmes par l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail ».
Et encore : « Le féminisme des travailleuses du sexe considère que la criminalisation érode leurs droits, car la loi est fondée sur la victimisation et l’infantilisation des femmes à qui on ne reconnait ni la liberté de choix, ni l’autonomie dans des décisions personnelles, ni la capacité de consentir à pratiquer une activité… ».
Je propose de faire une incursion dans le réel, avec d’autres femmes qui, ayant quitté le système prostitutionnel peuvent s’exprimer librement. Il est difficile de mettre en accusation les personnes qui sont à la source de vos revenus, et il est risqué de parler ouvertement quand ces revenus sont pour une large part destinés à d’autres. Avec elles, faisons un état des lieux de ce qu’elles ont vécu, nous pouvons retrouver certains de leurs témoignages et verbatims dans le bilan de la loi française fait en 2025 par la « Fédération des Actrices et acteurs de Terrain et des Survivantes de la Prostitution, aux côtés des personnes prostituées » – FACT-S. Et d’autres sur les sites d’associations de terrain ou dans les écrits que leurs autrices ont publiés…
« Je reste marquée par cette expérience indicible. Les personnes vous traitent comme des moins que rien… La prostitution, je l’ai vécue comme une suite de viols, je me demandais comment ces hommes pouvaient défiler sans poser de questions, pas un seul ne s’est inquiété de ma détresse… » Laurence Noëlle, survivante de la prostitution où elle était dès ses 17 ans dans les rues de Paris.
Ambre : « C’est le client qui impose, c’est lui qui paye, c’est lui qui impose. Les pratiques. Évidemment. On a très souvent affaire à des clients pornophiles à l’extrême. Donc, ça va être des choses inspirées du porno, ça va être des insultes, des violences, parfois physiques, d’imposer des pratiques ».
« J’ai aussi eu beaucoup de clients qui voulaient répéter avec moi des scénarios dans le porno. Le porno en ligne, c’est la compétition d’images de violences sexuelles avec les images de violences de guerre. Il y a vingt-cinq ans, c’était rare qu’on voie des vidéos avec des gens décapités, plus maintenant ».
Ambre : « C’est vraiment une violence supplémentaire. Ça implique un tiers, ça implique qu’il y ait quelqu’un derrière la caméra. Et voilà moi, dans mon histoire par exemple, c’est le garçon dont j’étais amoureuse qui me filme après m’avoir livrée à des gars dans un appartement. Ça, c’est une image qui m’a énormément travaillée, énormément affectée. ».
B. : « L’alcool, ça m’aide en prostitution. Ça m’enlève ma timidité, ça me réveille, me désinhibe. Sans alcool, la prostitution serait plus dure, je ne pourrais pas me laisser faire. Je bois aussi après les passes et quand je rentre à la maison, je bois encore du whisky pour oublier les passes ».
Regardons ensuite du côté de leur santé, ce sont des « personnes concernées » qui s’expriment. Une étude vient d’être faite de concert avec l’INSERM, l’Amicale du Nid et le Mouvement du Nid. Elle ne retrouve rien de nouveau par rapport aux études faites antérieurement, mais elle actualise les données et rien n’a changé. Vivre en prostitution donne de multiples et très graves conséquences sur la santé sexuelle, physique et psychique des personnes.
95% des personnes ont vécu des violences avant d’être captées par le système prostitutionnel, inceste, viols, mutilations sexuelles féminines, violences physiques ou psychologiques…elles ont ainsi été vulnérabilisées et préparées à subir d’autres violences. D’autres facteurs de vulnérabilité sont présents : scolarité limitée, extrême pauvreté etc. Nombreuses sont celles qui viennent de l’étranger. Sur le trajet de migration, plus de 80% relatent des violences sexuelles et/ou physiques…
L’exploitation des vulnérabilités est la règle, Elena, femme européenne prostituée pendant 22 ans dit : « j’ai rencontré mes futurs proxénètes sur mon chemin de fugue, ils m’ont prise en stop et naïvement, j’avais 17 ans et demi, je leur ai raconté toute ma vie : je les ai armés pour me détruire »
La mise en prostitution s’accompagne de « démultiplication des violences » et d’exploitation : « on m’a forcée » « c’était une torture » « c’est pas un métier, je le fais par nécessité », « c’est une maladie de faire ce qu’on ne veut pas faire tout le temps » « c’est pas une vie » « ils testent tout, ils sont sans limites » « je suis passée d’enfant violée, à prostituée, à victime de violences conjugales : je ne sais pas ce qu’est l’amour ou d’être dans une vraie relation ».
93% des personnes interrogées rapportent avoir été insultées. « Tous les jours il y avait au moins un client qui était méchant et nous insultait » précise Charlotte.
Les infections sexuellement transmissibles – IST, et SIDA sont à considérer mais sont très loin de résumer les problèmes de santé des personnes en situation de prostitution. (Les dépistages ne sont pas systématiques, mais tout de même 66% des personnes en font un chaque année).
62% déclarent utiliser une contraception. Malgré cela, les interruptions de grossesse sont trois fois plus élevées que dans la population féminine générale.
La santé mentale est très dégradée par toutes les violences subies. 62,5% des personnes répondantes présentent des symptômes de stress post-traumatique quand les militaires ayant participé à une guerre n’en présentent « que 25% », ce qui est déjà énorme! Et nous savons aujourd’hui ce que cela a pour conséquences dans la vie de tous les jours.
On peut ajouter l’expertise d’un médecin de Rennes : « Une victime nigériane de la traite, Baïna, rencontrée à l’Amicale du Nid de Paris a témoigné de la gravité des violences subies : alors qu’elle n’avait jamais eu de rapports sexuels, elle a été ligotée et violée à 17 ans. À huit reprises, Baïna est tombée enceinte à la suite de rapports avec des clients qui refusaient de mettre un préservatif. Ses proxénètes l’ont, à chaque fois, obligée à avorter en lui donnant des coups de pied dans le ventre. Surveillée en permanence, elle n’a pas eu une minute à elle entre 2000 et 2007 ».
Ces résultats d’études actuelles sur la santé des personnes en situation de prostitution comme ceux des recherches antérieures gagneraient à être connus, … Cela nous aiderait à chercher des solutions qui permettent d’éviter que des femmes soient enfermées dans une zone de non droits et de violences, ou en sortent.
Nous pouvons assurément être convaincu.es du courage des femmes en situation de prostitution qui, malgré toutes les violences vécues, résistent et survivent et parfois trouvent la force de faire face à tous les obstacles pour se libérer. Nous pouvons comprendre aussi leur volonté d’être insérées dans la société. Mais en prostitution, le payeur est le maître et l’autre n’est qu’un objet de masturbation qu’on utilise à sa guise et qu’on maltraite continument. Comment espérer que le « client » devienne respectueux quand l’achat de l’usage du corps de l’autre est déjà une insulte en soi ? quand il n’y a pas de témoin pour dénoncer les violences ? Quand les violences sont tues par la honte et les oreilles bouchées ?
Doit-on laisser l’industrie du sexe nous envahir tant et plus avec, pour résultat annoncé, une affirmation du droit des hommes à utiliser le corps des femmes sur simple commande via les réseaux sociaux ou à domicile via le « devoir conjugal », les femmes ayant le seul droit de se taire quand elles sont violentées ?
À mon sens, les droits humains concernent aussi les femmes et notre combat commence par la dénonciation du monde de violences et d’injustice qu’est le système prostitutionnel. C’est ensuite de proposer le réconfort d’un accompagnement empathique, sororal, féministe, avec des outils et des informations dont elles puissent se saisir pour trouver la porte de sortie quand elles se sauront prêtes. C’est enfin de lutter pour éviter que des gamines de 12 ans, désespérées et en fugue ne soient captées par la cruauté de la prostitution, vendues à différentes reprises et disparaissent, et, qu’à l’aube de leur vie d’adulte, n’ayant pu s’échapper, elles affirment, pour conserver un semblant de dignité, qu’elles ont choisi « leur métier » !!! et qu’un peu plus tard peut-être, l’emprise du milieu étant ce qu’elle est, pour avoir un peu de « tranquillité » elles deviennent proxénètes à leur tour…
Quel est le sens des termes « travail du sexe » réutilisés sans fin aujourd’hui par les gens qui ne vivent pas la prostitution ? Est-ce de la naïveté ? De la méconnaissance ? Est-ce parce que ces mots sont à la mode ? Quelle signification donner à la cécité entretenue devant des faits objectivés depuis des dizaines d’années en France et ailleurs ? Nul doute qu’un tel positionnement apporte un soutien très apprécié aux proxénètes et trafiquants d’êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. Nul doute aussi que certains parmi nos frères, pères et compagnons qui seraient « clients » y perçoivent une sorte de compréhension, voire de permissivité ou même de complicité. Certaines d’entre nous n’ont-elles jamais pensé « qu’en allant voir les putes, les hommes avec lesquels nous partageons nos vies nous laissent un peu tranquilles » ?
Parce que notre corps n’est pas distinct de notre personne et n’est pas un objet qu’on utilise en se dissociant. Parce qu’un acte sexuel doit être désiré et vécu pleinement en réciprocité, dans le respect de l’autre, l’égalité et la liberté, être féministe c’est se battre pour l’abolition de la prostitution mais aussi pour la disparition du « devoir conjugal ». Les deux phénomènes ont des racines communes, nous le savons depuis longtemps. Alors faisons les disparaitre l’un et l’autre.
Meudon, le 16 mars 2026
Docteure Marie-Hélène Franjou
Présidente de l’Amicale du Nid de 2017 à 2022
Pour rappel : La France est abolitionniste depuis 1960 et a voté le 13 avril 2016 une loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées » qui repose sur quatre piliers :
- Le renforcement de la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle
- La dépénalisation des personnes prostituées (la pénalisation du racolage passif avait été introduite en 2003) qui ne sont plus des délinquantes mais sont désormais considérées comme des victimes et l’accompagnement de celles qui souhaitent sortir de la prostitution
- La prévention des situations de prostitution et du recours à la prostitution
- L’interdiction de l’achat d’actes sexuels et la responsabilisation des « clients » de la prostitution :
Le recours à la prostitution est passible d’une amende de 1500€ et de 3750 € en cas de récidive.
L’Assemblée nationale a voté à l’unanimité la fin du « devoir conjugal » fin janvier 2026, la promulgation d’une loi est espérée avant l’été.