Jour pour jour, dix ans après la loi du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes en situation de prostitution, la Commission départementale de lutte contre la prostitution, le proxénétisme et la traite des êtres humains (CDLP) de la Seine-Saint-Denis s’est réunie en présence du préfet, du préfet délégué à l’égalité des chances, du président du Conseil départemental, du procureur, ainsi que de nombreux représentants institutionnels et associatifs.
Cette instance avait pour objectif de poser un premier état des lieux partagé des réalités prostitutionnelles sur le territoire et d’esquisser des perspectives de la déclinaison départementale de la stratégie prostitution.
Un système prostitutionnel en mutation, de plus en plus invisible
L’Amicale du Nid 93 a présenté un état des lieux de la prostitution, marqué par une transformation profonde du phénomène sous l’effet du numérique.
Annonces, prises de rendez-vous, paiements et échanges s’effectuent aujourd’hui majoritairement via des outils numériques, rendant les victimes beaucoup plus difficiles à repérer. Cette évolution impose une adaptation des pratiques, notamment par le développement des maraudes numériques et le renforcement de la sensibilisation des partenaires de terrain.
Les observations menées en 2024, notamment dans le contexte des Jeux Olympiques et Paralympiques, mettent en évidence une présence significative de réseaux d’origine latino-américaine sur le territoire. Pourtant, ces publics restent largement absents des dispositifs d’accompagnement, ce qui interroge la capacité collective à aller vers les personnes les plus invisibilisées.
Des dispositifs saturés face à des besoins croissants
Les dispositifs d’accueil et d’accompagnement font face à une forte tension. Aujourd’hui, 85 personnes sont en pré-accompagnement et 45 en attente d’évaluation, tandis que les capacités d’hébergement sont saturées.
Cette situation crée un effet d’entonnoir préoccupant : des personnes en situation de grande vulnérabilité, pourtant demandeuses d’aide, restent exposées aux violences prostitutionnelles.
Dans ce contexte, plusieurs besoins prioritaires sont identifiés :
- le renforcement des capacités de mise à l’abri immédiate,
- l’extension des dispositifs de protection aux victimes de prostitution, notamment lors des situations de grave danger
L’Amicale du Nid 93 souligne également la pertinence du Parcours de sortie de prostitution (PSP), avec un taux de réussite de 84,5 % en Seine-Saint-Denis depuis 2017. Un travail récent, impulsé par la déléguée aux droits des femmes et à l’égalité sous l’autorité du préfet délégué pour l’Egalité des Chances, a permis d’en renforcer l’opérationnalité sur le territoire. Toutefois, un point de vigilance majeur concerne l’« après-PSP », marqué par des ruptures de droits pouvant conduire à des retours à des situations de prostitution.
Des parcours marqués par des violences structurelles
L’Amicale du Nid a également rappelé que les situations de prostitution s’inscrivent dans des logiques de domination multiples. Les victimes sont majoritairement des femmes (94 %) et présentent des parcours marqués par des violences sexuelles, familiales et sociales.
Les conséquences de ces violences, notamment sur santé psychique et somatique, sont durables et nécessitent un accompagnement dans le temps. Il en va de même pour les enfants, souvent co-victimes et le renforcement de l’accompagnement parental et du soutien aux enfants apparaît comme un enjeu essentiel de prévention.
La prostitution des mineur·es : un phénomène d’ampleur et en évolution
Un focus spécifique a été consacré à la prostitution des mineur·es, dont l’ampleur est estimée entre 10 000 et 15 000 jeunes au niveau national.
Les données de terrain de l’association confirment une entrée de plus en plus précoce dans l’exploitation sexuelle, autour de 15 ans en moyenne. Dans 100 % des situations accompagnées, les jeunes avaient déjà été exposés à des violences, souvent multiples.
Le numérique joue un rôle central dans 86 % des mises en relation, facilitant à la fois le recrutement, l’emprise et l’invisibilisation des situations.
Les parcours sont également marqués par :
- une forte mobilité (78 % des jeunes concernés),
- des ruptures scolaires (60 % de déscolarisation),
- et des situations de fugue ou d’errance.
Certaines situations particulièrement complexes émergent, notamment celles de jeunes à la fois victimes et impliqué·es dans des logiques de proxénétisme.
Ces constats soulignent la nécessité de :
- renforcer le repérage précoce,
- adapter les dispositifs aux besoins spécifiques des jeunes (psycho-trauma, addictions, insertion),
- et garantir des accompagnements inscrits dans la durée.
La question du passage à la majorité constitue un point de tension majeur, avec des risques de rupture dans les parcours de protection.
Vers une stratégie départementale coordonnée
Les différentes interventions ont convergé vers la nécessité d’une réponse collective renforcée.
Le président du Conseil départemental a plaidé pour des solutions nouvelles et des alliances territoriales. Le procureur a rappelé que la lutte contre le proxénétisme fait partie des priorités pénales sur le département.
Les services d’enquête ont souligné l’attractivité du territoire pour les réseaux, tandis que le parquet indique un doublement en un an des procédures pour proxénétisme sur mineur·es.
La nécessité d’outils de repérage et de formation a été largement souligné du côté du tribunal pour enfants, de l’éducation nationale et la MIPROF. La responsable de l’Observatoire des violences envers les femmes a quant à elle, rappelé l’importance d’intégrer la parole des femmes concernées dans la construction des actions à venir.
En conclusion, le préfet a annoncé la mise en place d’un groupe de travail chargé d’élaborer une stratégie départementale, avec une nouvelle réunion de la CDLP prévue à l’automne pour en valider les orientations.
Selon lui, trois axes structurants se dégagent :
- adapter la lutte à des réseaux relevant de la criminalité organisée,
- garantir une prise en charge globale et dans la durée des victimes,
- renforcer le repérage, la prévention et la sensibilisation.
Dans un contexte où le système prostitutionnel se complexifie et s’invisibilise, l’Amicale du Nid 93 a souhaité souligner que l’enjeu collectif demeure inchangé : mieux repérer, mieux protéger et permettre une sortie durable des situations de prostitution.