Loi Prostitution:« Tant que les clients ne seront pas réellement pénalisés, le système ne se tarira pas »

A l’occasion d’une interview dédiée au dizième anniversaire de la loi de 2016, Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du Nid a répondu aux questions de Charlie Hebdo.

 

Par Laure DAUSSY, pour Charlie Hebdo, le 13 avril 2026

 

Dix ans que la loi qui a pour objectif de lutter contre le « système prostitutionnel » a été votée. Une loi nécessaire pour les abolitionnistes, mais qui a manqué d’une vraie volonté politique pour être correctement appliquée. Un anniversaire en demi-teinte. Entretien avec Delphine Jarraud, déléguée générale de l’Amicale du Nid.

 

Adoptée le 13 avril 2016, la loi sur la lutte contre le système prostitutionnel était très attendue par les abolitionnistes, qui considèrent la prostitution comme une violence faite aux femmes. Cette loi avait notamment abrogé le délit de racolage et l’avait remplacé par la pénalisation des clients, mesure phare et éminemment symbolique, pour désigner le responsable de ce système. Les clients sont depuis passibles d’une amende de 1 500 euros, pouvant aller jusqu’à 3 750 euros en cas de récidive, parfois complétée par un stage de sensibilisation. Sauf que dans les faits, très peu sont sanctionnés, faute de réelle volonté politique. L’application de cette mesure est très disparate d’un département à l’autre.

 

Charlie Hebdo : En 2016, la France adoptait la loi visant à renforcer la lutte contre le système prostitueur. Pouvez-vous nous rappeler quel était alors l’esprit de cette loi ?

 

Delphine Jarraud : Il s’agissait d’inverser complètement la perspective : jusqu’en 2016, avec le délit de racolage passif, les personnes en situation de prostitution étaient pénalisées, tandis que les clients étaient tranquilles. Avec cette loi, le législateur reconnaît que ce sont les clients les fautifs, qu’ils sont auteurs de violence en achetant le corps d’une femme (94 % des victimes, mais aussi des personnes transidentaires, des hommes, des enfants). En tant qu’association abolitionniste, nous considérons que la prostitution est une violence faite aux femmes légitimée par une culture de la domination masculine.

 

Le combat fut long et difficile pour aboutir à cette loi…

 

Il a fallu quatre ans de combat. On a eu des tribunes comme « Touche pas à ma pute », signée notamment par Zemmour ! Des hommes avaient osé faire un parallèle avec « Touche pas à mon pote » ! On voit combien les personnes en situation de prostitution sont considérées comme des objets, comme leur possession. On a eu des attaques par les réglementaristes, qui considèrent qu’il faut autoriser et réglementer la prostitution comme si c’était un métier comme un autre. Selon eux, la pénalisation des clients augmente la violence contre les personnes en situation de prostitution, sauf qu’aucune étude ne le démontre. On ne peut pas considérer qu’avoir dix ou vingt passes par jour est un métier comme un autre.

 

Que répondez-vous justement à celles ou ceux qui estiment qu’il y a une prostitution choisie ?

 

Il y a sans doute des personnes qui proclament être totalement libres, que c’est un travail comme un autre, grand bien leur fasse, mais il s’agit d’une extrême minorité. L’immense majorité des personnes concernées ont subi des violences dès l’enfance, et sont extrêmement vulnérables socialement et économiquement. Dès lors, on ne peut pas considérer qu’elles sont réellement consentantes. Je trouve incroyable d’ailleurs que la vague #MeToo se soit arrêtée pile au pied des clients de la prostitution.

 

Il y a le texte de loi, puis son application. Dans le cas de cette loi, son application a été complexe. Qu’en est-il, notamment du volet pénalisation des clients ?

 

Pendant plusieurs années, il n’y a pas eu vraiment de volonté politique. On a attendu 2024 pour avoir une réelle stratégie d’application qui rappelait aux préfets et aux ministères tous les axes à mettre en oeuvre. Seulement 11 491 clients ont été verbalisés entre 2016 et 2025, soit à peine plus d’un millier par an, alors qu’environ 440 000 « acheteurs » se rendent chaque jour sur des sites de petites annonces de prostitution. Si l’État manque d’argent, il n’aurait qu’à se pencher sur la fréquentation de ces sites ! Et les disparités territoriales sont immenses. 36 départements n’enregistrent aucune contravention quand Paris en concentre 58 %. Rappelons aussi qu’il s’agit d’une verbalisation à hauteur de 1 500 euros d’amende (jusqu’à la qualification de crime sur mineurs de 15 ans), soit moins que la verbalisation qui était prévue pour les prostituées en situation de racolage, y compris passif (3 750 € et 2 mois de prison). Tant que les clients ne seront pas réellement pénalisés, le système ne se tarira pas.

 

Qu’en est-il de l’autre volet de la loi, les parcours de sortie de la prostitution (PSP) qui permettent à des personnes qui souhaitent sortir de cette « activité » de recevoir une aide ?

 

Ce sont seulement 2 547 personnes qui ont bénéficié d’un parcours de sortie entre 2017 et 2025, sur les 40 000 adultes en situation de prostitution estimés. Autant dire que la volonté politique n’est pas là non plus. Le PSP, qui dure deux ans, bénéficie en majorité aux personnes en situation irrégulière, qui sont encore plus vulnérables et captées par les réseaux. Le PSP permet de leur octroyer une autorisation provisoire de séjour, qui donne accès à la possibilité de se former et de trouver un emploi. Mais hélas certains préfets refusent des entrées en parcours, et parfois, des personnes, à l’issue de leurs deux ans d’accompagnement se voient refuser la délivrance d’un titre de séjour pour poursuivre leur émancipation et reçoivent une OQTF. Par ailleurs, c’est un parcours du combattant pour être retenu pour ces PSP : les demandent doivent passer devant une commission, et parfois les dossiers sont refusés s’il n’y a pas d’hébergement stable, ou encore si elle est enceinte, sous prétexte que ce n’est pas idéal pour une réinsertion professionnelle. Quant à l’aide financière que les personnes en PSP reçoivent, elle a été augmentée, mais son montant reste hélas inférieur au RSA.

 

Cette loi n’a pas empêché que de plus en plus de mineures soient en situation de prostitution : 704 victimes ont été recensées en 2025, soit une hausse de 43 % en quatre ans. Comment l’expliquer ?

 

Les proxénètes se tournent vers les personnes les plus vulnérables. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les réseaux rôdent autour de l’ASE. On assiste au développement visibilisé de l’exploitation sexuelle des mineures : + 140 % en dix ans. On sait que la mise en relation se fait de plus en plus via des sites Internet, or, quand on demande que ces sites ferment, les forces de l’ordre refusent au prétexte que cela leur permet de suivre l’activité des réseaux pour mieux les démanteler !

 

Que faut-il faire aujourd’hui ?

 

Il nous manque une véritable grande campagne nationale autour de la pénalisation de l’achat d’actes sexuels. Cela n’a jamais été véritablement fait, sauf à l’occasion des JO de Paris, campagne que personne n’a vue. La loi prévoit aussi que la prévention de l’exploitation sexuelle soit intégrée dans les programmes Evars dans les établissements scolaires (Éducation à la vie affective et sexuelle), il faut que cela soit effectivement mis en place. Cette loi est une nécessité mais elle est encore insuffisamment appliquée. Par ailleurs, le contexte du masculinisme montre combien le recours à la prostitution est un élément de domination des femmes. Selon le dernier rapport du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes, 14 % des hommes déclarent avoir eu recours à la prostitution, et on constate que plus ils revendiquent une forme de sexisme hostile, proche du masculinisme, avec une légitimation des violences, plus ils ont recours à la prostitution, il y a une vraie corrélation.

 

Propos recueillis par Laure Daussy