Responsable politique, locale et nationale, notamment ministre des Droits des femmes puis de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem a ces dernières années poursuivi son engagement sous une forme nouvelle, au service des populations les plus vulnérables. Elue à la présidence de France terre d’asile (Ftda), association dédiée à l’accueil et l’accompagnement des personnes migrantes et réfugiées en juillet 2022, elle a également été Directrice France de l’ONG ONE, une ONG internationale au service de la lutte contre l’extrême pauvreté et les maladies évitables dans le monde. Aujourd’hui Haut fonctionnaire, elle continue de porter dans le débat public une voix forte en faveur de la justice, de l’égalité et de la dignité.
80 ans de l’Amicale du Nid : « C’est dans l’alliance de la société civile et du politique que les choses peuvent bouger »
À l’occasion des 80 ans de l’Amicale du Nid, Najat Vallaud-Belkacem a livré une intervention aussi lucide qu’engagée sur les combats qui restent à mener. Dix ans après l’adoption de la loi du 13 avril 2016, elle est revenue sur les avancées obtenues, les menaces qui pèsent sur les droits des femmes et la nécessité de renforcer les alliances entre la société civile et les responsables politiques. Un message de vigilance et de mobilisation, mais aussi d’espoir, pour poursuivre les engagements portés depuis huit décennies par l’association.
Dix ans après l’adoption de la loi du 13 avril 2016, quels sont les acquis à défendre et les nouveaux défis à relever dans la lutte contre le système prostitutionnel ?
Il faut d’abord savoir reconnaître et célébrer les avancées obtenues. La loi du 13 avril 2016, dont nous avons célébré le dixième anniversaire cette année, représente une conquête majeure. Elle est le résultat d’un long combat politique, associatif et féministe, et de l’engagement de toutes celles et ceux qui se sont mobilisé.es pour la faire adopter.
Mais nous devons aussi rester particulièrement vigilant.es. Les tentatives de remise en cause de cette loi n’ont jamais cessé. En avril dernier, alors que nous étions réuni.es à l’Assemblée nationale pour célébrer son dixième anniversaire, une autre mobilisation se tenait au Sénat pour en réclamer l’abrogation. Cela rappelle à quel point les droits et les avancées législatives demeurent fragiles.
De nouvelles formes d’exploitation sexuelle nous imposent également d’adapter notre combat. Je pense notamment au développement de plateformes comme OnlyFans ou MYM, qui participent à une banalisation de la prostitution, particulièrement auprès des jeunes. Les réseaux sociaux, à travers les mécanismes d’hypersexualisation et les passerelles vers ces plateformes, contribuent à normaliser des pratiques qui doivent profondément nous interroger.
Nous ne pouvons pas considérer ces évolutions comme étrangères au système prostitutionnel. Il est indispensable de les intégrer pleinement à nos réflexions et à nos politiques publiques, en particulier lorsqu’il s’agit de protéger les mineur.es.
Face à ces enjeux, rien n’est définitivement acquis. Il faut poursuivre le travail de conviction et de mobilisation pour défendre les principes qui fondent notre engagement : la dignité humaine, la protection des victimes et le refus de l’exploitation sexuelle.
Vous avez également alerté sur la situation des femmes étrangères victimes de violences et d’exploitation. Pourquoi leur protection constitue-t-elle aujourd’hui un enjeu aussi déterminant ?
En tant que présidente de France terre d’asile, je mesure combien les femmes étrangères sont exposées à des vulnérabilités particulières. Nous devons prendre conscience des conséquences très concrètes que peuvent avoir certaines décisions politiques sur leur capacité à être protégées.
Lorsqu’une femme étrangère victime de violences n’a pas la garantie de pouvoir déposer plainte sans risquer une mesure d’éloignement du territoire, comment peut-on espérer qu’elle entreprenne cette démarche ? En fragilisant leur protection, nous risquons de les éloigner davantage encore de l’accès aux droits et de la justice.
Ce qui m’inquiète profondément, c’est la manière dont notre regard sur ces personnes évolue. Nous assistons à une tendance qui consiste à considérer les personnes étrangères, y compris les mineur.es isolé.es, sous l’angle de la menace plutôt que de la vulnérabilité. Concernant les femmes étrangères, nous finissons par oublier qu’il s’agit avant tout de femmes victimes de violences, d’exploitation et parfois de parcours d’exil particulièrement traumatisants.
Une étude consacrée aux violences sexuelles subies par les demandeuses d’asile après leur arrivée en France a mis en évidence une surexposition considérable. Parmi les femmes interrogées, la fréquence déclarée des viols était plus de dix-huit fois supérieure à celle observée dans la population générale. Ces résultats doivent nous alerter.
L’absence d’hébergement, les difficultés d’accès au travail, l’isolement et le manque de ressources créent des conditions particulièrement propices aux violences et à l’exploitation.
Au nom de la crainte d’un prétendu « appel d’air », nous acceptons parfois d’organiser des conditions d’accueil dégradées. Mais cette logique produit précisément l’inverse de ce que nous devrions rechercher : elle accroît les vulnérabilités, aggrave les traumatismes et rend les parcours de reconstruction encore plus difficiles.
Accueillir dignement, protéger et accompagner les personnes dès leur arrivée n’est pas seulement une nécessité humaine et sociale. C’est aussi une responsabilité collective et un choix de politique publique essentiel.
Dans ce contexte de remise en cause des droits, quel message souhaitez-vous adresser à l’Amicale du Nid pour poursuivre son engagement après 80 ans de mobilisation ?
Je voudrais d’abord rappeler une conviction profonde : les responsables politiques ne peuvent pas, à eux seuls, faire évoluer la société. C’est dans l’alliance entre la société civile et le politique que les transformations deviennent possibles.
L’histoire de la loi du 13 avril 2016 en est une démonstration remarquable. Sans l’immense travail mené en amont par les associations et les coalitions féministes, dont l’Amicale du Nid faisait partie, nous n’aurions pas pu faire adopter cette loi.
Ce travail a permis de préparer les esprits, de construire des arguments solides, de faire évoluer les représentations et de soutenir les responsables politiques face aux oppositions. Il a été absolument déterminant.
Et cet engagement ne s’est pas arrêté à l’adoption de la loi. J’ai été particulièrement touchée de voir les associations poursuivre leur mobilisation plusieurs années après, notamment lorsque de nouvelles tentatives d’abrogation ont émergé.
C’est aussi ce travail collectif qui permet de faire évoluer l’opinion publique. Un sondage réalisé par Ipsos en 2019 montrait ainsi qu’une large majorité des Français.es s’opposait à l’abrogation de la loi de 2016. Ce résultat était particulièrement encourageant au regard des résistances rencontrées lors de son adoption. Il démontrait qu’un travail de conviction, mené dans la durée, pouvait réellement transformer les perceptions.
C’est ce qui doit nous donner de l’espoir aujourd’hui. Les avancées sont toujours possibles, même dans un contexte politique difficile, à condition de poursuivre les mobilisations, de construire des alliances et de ne jamais renoncer à défendre nos convictions.
L’Amicale du Nid est une institution précieuse, dont nous avons profondément besoin. Depuis 80 ans, elle contribue à faire progresser les droits, à accompagner les personnes victimes du système prostitutionnel et à faire entendre une parole indispensable dans le débat public.
Alors, malgré les inquiétudes et les vents contraires, je voudrais terminer sur cette conviction : nous pouvons être « pessimistes de lucidité, mais optimistes de volonté ».
Et cette volonté, l’Amicale du Nid la porte depuis 80 ans. Elle sera essentielle pour les combats à venir.
Propos de Najat Vallaud-Belkacem, recueillis lors des 80 ans de l’Amicale du Nid et adaptés à partir de son intervention orale. Les questions ont été reformulées pour les besoins de cette publication.
