A l’occasion du dixième anniversaire de la loi de 2016 pour la lutte contre le système prostitutionnel, la journaliste et militante Claudine Legardinier, spécialiste de la prostitution se félicite d’une telle évolution, mais appelle à la défendre et à en amplifier l’application « pleine et entière ».
Ouest-France – Claudine Legardinier (*).
Publié le 12/04/2026 à 16h00
« En dix ans, la loi Olivier-Coutelle visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel a montré sa pleine cohérence avec son époque : celle de #Metoo et du refus de la corvéabilité sexuelle au féminin. En qualifiant la violence prostitutionnelle, en faisant des personnes prostituées des sujets de droit, en interdisant d’imposer un acte sexuel par l’argent, elle marque une étape majeure de la révolution féministe puisqu’elle vise à abolir une institution patriarcale destinée à garantir, quel que soit le prix à payer pour les femmes, le droit sexuel masculin. Pourquoi ringardiser le devoir conjugal à l’usage du mari si reste garanti le devoir prostitutionnel au profit du « consommateur » ?
Rappelons qu’un consensus politique transpartisan est à l’origine de la loi de 2016, soutenue par l’ensemble de la société civile – élu.es, syndicats (CGT en tête), médecins – parla majorité des associations féministes, et par de grandes défenseuses des droits des femmes comme Gisèle Halimi et Françoise Héritier. Mais aussi, événement sans précédent, par des « survivantes », qui pour la première fois bravaient la honte pesant jusque-là sur elles, pour dénoncer les violences, le sexisme, le racisme dont elles avaient été victimes, de même que les ravages sur leur santé physique et psychique.
Le renversement de regard porté par cette loi est un immense progrès. De la personne prostituée, la charge pénale est transférée sur les profiteurs et les prédateurs : plus seulement les proxénètes prêts à tout pour encaisser les bénéfices, mais aussi les « clients », ces hommes s’estimant en droit, au prétexte qu’ils ont payé, d’imposer leurs exigences sexuelles ; au prix d’insultes, d’humiliations, d’agressions, de viols et parfois même de meurtres (le féminicide prostitutionnel passant sous les radars médiatiques).
Un fossile incompatible avec les exigences contemporaines
Saluée comme la « Loi Veil de notre génération », comme un « cliquet civilisationnel », cette loi couronne les avancées féministes arrachées ces dernières années. À l’ère de #Metoo, comment justifier un consentement extorqué au moyen d’un billet ? Comment défendre un modèle social de masculinité fondé sur une virilité de troisième mi-temps ? Comment protéger un territoire d’exception où des hommes achètent un droit désormais caduc partout ailleurs, le « droit à harceler » ?
Le système prostitutionnel est un fossile incompatible avec les exigences contemporaines. Grâce à la loi de 2016, la honte change de camp. Les premières concernées, personnes vulnérables sur tous les plans – social, économique, psychologique, ethnique… – sont délivrées de la charge pénale. Des parcours de sortie de prostitution ont déjà permis à plus de deux mille d’entre elles une ouverture sur une vie à laquelle elles ne croyaient plus.
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Si on peut critiquer la loi, c’est surtout pour son application insuffisante : parcours de sortie bridés par les politiques migratoires, complaisance culturelle tenace à l’égard des clients prostitueurs. Bien du chemin reste encore à parcourir.
Mais c’est la fierté de notre pays de refuser de reconnaître un prétendu « travail du sexe » qui réduirait à néant tous les combats féministes destinés à séparer sexe et emploi, et ferait surtout les affaires des proxénètes. Notre loi nous met heureusement à l’abri de la dérive libérale de certains de nos voisins européens où des hommes s’offrent au bordel, avec la bénédiction de la société tout entière, des forfaits tout compris et des happy hours…
Il faut défendre la loi de 2016 et en assurer l’application pleine et entière. Ce n’est qu’à cette condition que les femmes, y compris les plus précaires, se verront garantir une véritable liberté sexuelle, enfin exempte de toute contrainte, qu’elle soit imposée par la violence ou par l’argent.
(*) Journaliste, Militante abolitionniste.
Ce texte a été cosigné par :
Personnalités : Laurence Rossignol, sénatrice, ancienne ministre des droits des femmes ; Maud Olivier et Catherine Coutelle, co-autrices de la loi ; Laurence Cohen, sénatrice honoraire ; Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT ; Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU ; Hélène Bidard, conseillère de Paris ; Nathalie Tessier, adjointe au maire, Marseille ; Eliane Viennot, historienne ; Florence Montreynaud, historienne; Najat Vallaud Belkacem, ancienne ministre des droits des femmes.
Associations, membres du Collectif Abolition : Mouvement du Nid ; Amicale du Nid ; Osez Le Féminisme (OLF) ; CAP International ; Collectif National pour les Droits des Femmes (CNDF) ; Zéromacho ; Élues Contre les Violences faites aux Femmes (ECVF) ; Coordination française pour le Lobby Européen des Femmes (CLEF) ; Maison des Femmes de Paris ; Chiennes de Garde ; Mémoire Traumatique et Victimologie ; Regards de femmes ; Women without Violence, WWVIFCIAMS ; Rafjire ; Femmes du Monde et Réciproquement (FMR).