3 QUESTIONS à Rosen et Frédéric pour « Maintenant vous savez », un livre mettant à nu les excuses des « clients »

En février 2026, la fondation Scelles avec Rosen HICHER, ont mené un très grand nombre de stages de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels ensemble. En ce sens, la Fondation a publié « Maintenant vous savez », livre mettant à nu les excuses des « clients », avec une préface de la Sénatrice et ex-Ministre Laurence ROSSIGNOL.

 

Rosen et Frédéric ont accepté de répondre à nos questions :

 

A propos de Rosen :

Survivante de la prostitution, Rosen est une militante engagée sur tous les fronts de l’abolitionnisme depuis 2011 : livres, plateaux télé, documentaire, conférences. Elle témoigne invariablement de son parcours et s’adresse aussi aux “clients” prostitueurs à travers les stages de lutte contre l’achat d’actes sexuels dans lesquels elle intervient depuis 2017. Co-fondatrice du mouvement des Survivantes et initiatrice de la Marche des Survivantes en 2014, Rosen a fortement contribué à l’adoption de la loi Olivier-Coutelle de 2016.

 

A propos de Frédéric :

La Fondation Scelles, basée à Paris depuis sa création en 1993, lutte contre toutes les formes d’exploitation sexuelle. Ses axes d’actions : analyses et recherches, sensibilisation des médias et du grand public, formation des travailleurs sanitaires et sociaux, plaidoyer en France et à l’étranger. Depuis 2017, elle co-anime les stages de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels (mis en place par la loi 2016-444) sur plusieurs territoires (Plus de 100 sessions réalisées). Depuis sa création, la Fondation Scelles a publié plusieurs études et analyses :  Le livre noir de la prostitution Ed. Albin Michel, 2000. 302 p.(Epuisé) ; La prostitution adulte en Europe Ed. Erès, 2002 ; L’esclavage sexuel : un défi à l’Europe Fondation Scelles – Editions de Paris, 2005 ; Prostitutions : Exploitations, Persécutions, Répressions Fondation Scelles – Economica, 2016. 557p.

 

  1. Pénalisation de l’achat d’actes sexuels dans la loi française : en quoi s’agit-il d’un pilier de la loi de 2016 ?

Après plusieurs mois d’auditions, la commission des lois de l’Assemblée Nationale rendait, en 2011, un rapport d’information (N°3334, 13 avril 2011) rappelant que la prostitution devait être « considérée comme une violence, en majorité subie par des femmes et aux conséquences souvent considérables » (page 17) et qu’il fallait y mettre un terme. En 4 points et 30 propositions, nous pouvions déjà deviner les contours de ce qui deviendrait, 5 ans plus tard, la loi du 13 avril 2016-444. La première de ces propositions était de « créer un délit sanctionnant le recours à la prostitution » (page 321).

 

La portée de la loi de 2016 demeure beaucoup plus large que la seule pénalisation de l’achat d’acte sexuel en choisissant d’agir sur l’ensemble du système prostitutionnel. CAP international[1] a rappelé dans son livre Last Girl First (2022, éditions libres) que la prostitution touchait en priorité les femmes et les filles les plus marginalisées et les plus discriminées et qu’elle incarnait, à elle seule, différentes formes d’oppressions :  sexiste, raciste, et de classe. Le rapport Bousquet-Geoffroy ne disait pas moins : l’immense majorité des femmes et filles en situation de prostitution cumulent les vulnérabilités : violences intrafamiliales -souvent sexuelles-, isolement, fugues, parcours migratoires chaotiques, traite des êtres humains, précarité économique, emprise, addictions etc… Par ailleurs, les réseaux de traite et de proxénétisme, du faux « petit ami » à l’organisation aux ramifications internationales, et tous les intermédiaires (hôteliers, propriétaires airbnb, sites, réseaux sociaux et plateformes d’annonces en ligne) sont ceux qui tirent les principaux « bénéfices » de la prostitution en l’organisant, en la gérant, en investissant, grâce à l’argent des « clients », en facilitant sa diffusion.

 

Devant tous ces constats, devant la nécessité de combattre la criminalité organisée en bloquant ses revenus, devant la nécessité de renforcer la législation pour lutter contre les nouvelles formes de proxénétisme, y compris des acteurs numériques, et devant la volonté de lutter contre la violence prostitutionnelle (avant, pendant et après la prostitution), il fallait décriminaliser et accompagner les personnes en situation de prostitution en proposant des Parcours de Sortie et s’attaquer, en amont, à celui qui amène l’argent dans le système, celui qui l’enrichit, en perpétuant cette violence sexiste et sexuelle : « le client ». Comme le soulignait déjà Jean Scelles (1974), « le fond du problème de la prostitution et du proxénétisme est bien la responsabilité prédominante du « client » ». Sans lui, tout s’arrête. L’argent disparaît. Le système s’éteint.

 

  1. Quelles sont les peines encourues et quelle est l’application de la loi ?

Aujourd’hui, dans les faits, solliciter, accepter ou obtenir des relations de nature sexuelle d’une personne qui se livre à la prostitution, y compris de façon occasionnelle, en échange d’une rémunération, d’une promesse de rémunération, de la fourniture d’un avantage en nature ou de la promesse d’un tel avantage est puni de l’amende prévue pour les contraventions de la cinquième classe d’un montant maximum de 1500 euros. Dans le cadre de la loi Olivier-Coutelle, le législateur a instauré une peine complémentaire ou alternative aux poursuites judiciaires sous forme de stages de sensibilisation à la lutte contre l’achat d’actes sexuels pour « rappeler au condamné ce que sont les réalités de la prostitution et les conséquences de la marchandisation du corps ».

 

Dans le détail, il existe un ensemble de sanctions progressives en fonction des circonstances du recours à la prostitution : s’il est effectué en récidive, il devient un délit et l’inscription au casier judiciaire est effective (B1,B2)[2]. Si l’achat d’un acte sexuel est effectué auprès d’une personne vulnérable (personne en situation de handicap, malade, enceinte) ou dans des circonstances aggravantes (si la victime est mineure, s’il y a utilisation de la violence, des NTIC, si les faits sont répétés ou habituels, s’il y a un abus d’autorité ou de la fonction, si un rapport non protégé est imposé), la loi prévoit des peines d’emprisonnement et de lourdes amendes. Si la victime a moins de 15 ans, les faits peuvent être requalifiés en viol.

 

L’Observatoire national des violences faites aux femmes rappelle qu’en 2024, seuls 27 individus ont été condamnés pour recours aggravé à la prostitution sur l’ensemble du territoire français.
Concernant les mineurs, seulement 11 mis en cause ont été poursuivis pour recours à la prostitution impliquant des victimes mineures.  Et s’agissant spécifiquement des enfants de moins de 15 ans, l’Observatoire mentionne… 6 procédures diligentées contre des clients. Six.

 

Dans le même temps, les chiffres explosent. Les victimes mineures du recours à la prostitution enregistrées par les forces de l’ordre ont augmenté de 167 % depuis 2021. L’Éducation nationale indique que près de 1300 élèves ont été repérés en situation d’exploitation sexuelle. Soyons lucides : face à ces chiffres, le faible nombre de condamnations crée un sentiment d’impunité massif. Une impunité pour les « clients » prostitueurs, alimentée par l’anonymat numérique, par la faiblesse des poursuites, et parfois aussi par notre difficulté collective à regarder cette violence en face. Nous ne pouvons pas, d’un côté, affirmer que la prostitution est une violence sexuelle, et de l’autre, tolérer que la réponse pénale reste aussi marginale face à l’ampleur du phénomène.

 

Près de 15000 hommes ont été verbalisés pour recours à la prostitution depuis 2016, soit1200 verbalisés par an en moyenne sur l’ensemble du territoire, sur seulement une cinquantaine de départements. La majorité de ces verbalisations se fait sur la voie publique alors que plus de 90% de la prostitution est logée. Pour ceux qui passent par internet, dont la plupart restent dans l’ombre, tout reste à faire. Certaines mineures reçoivent plusieurs centaines de sollicitations chaque jour sur leur téléphone. 430000 personnes visitent chaque jour le site d’annonces en ligne sexemodel.

 

Pour impacter en profondeur le système, il va falloir s’en prendre autrement à la demande, et à un tout autre niveau.

 

  1. Vous avez mené un très grand nombre de stages de sensibilisation auprès d’acheteurs : qui sont ces hommes ? Pourriez-vous les catégoriser ces hommes selon leurs lamentables justifications ?

Plus de 161 stages à Paris depuis 2016. 1324 individus. Des hommes. Que des hommes. On pourrait dire qu’ils ont tous les profils si on se réfère à leur situation sociale… on a des personnes au RSA et des chefs d’entreprise… des étudiants et des profs d’université… on a même des éducateurs spécialisés… Ils ont tous les âges 18-85 ans… La majorité d’entre eux sont en couple ou mariés et avec des enfants. Ils ont un point commun : celui d’une vision objectifiante des femmes en situation de prostitution… voire des femmes en général… une vision à des fins de leur plaisir sexuel. Sans empathie ou avec une fausse empathie qui peut aussi servir d’excuse… Aucune notion d’altérité. Elles sont là mais Ils ne les voient pas. Ils s’en servent.

 

Dans « Maintenant vous savez », le livre de la Fondation Scelles écrit avec Rosen Hicher, militante et survivante qui intervient dans les stages, nous avons tenté une typologie des prostitueurs en classant leurs mensonges et leurs excuses. Parfois ils les utilisent juste pour perturber la séance. Plus par principe que par conviction. Ils ne veulent pas assumer pour d’autres alors ils les inventent. Certains tentent le bras de fer et ont préparé leur argumentaire. Le mensonge est vraiment l’axe central :

  • Ceux qui sont entre illusions et fictions: ils évoquent le soi-disant lien affectif, ils se disent non violents, ils aident puisqu’ils « remplissent le frigo des prostituées »…
  • Ceux qui se justifient par l’irrémédiable: les besoins irrépressibles, les viols évités, on ne changera jamais rien à ça, ça ne diminue pas donc ça ne marche pas. L’un d’entre-eux nous a dit lors d’une séance : « Il n’y a que la peine de mort qui pourrait m’empêcher d’y retourner »
  • Ceux qui se victimisent: ils ont reçu un courrier au domicile qui a mis en difficulté leur couple. Leur femme est malade et ils ont besoin de compensations. Ou alors leur copine leur a dit non et ils se vengent en allant solliciter une personne en situation de prostitution.
  • Ceux qui assument:  « je ne veux pas de lien, on devrait faire comme en Allemagne, c’est bien mieux ». Puisqu’elles sont là. « Même si elle est sous contrainte, ce n’est pas mon problème mais celui de la police et de la justice. ».  
  • Ceux qui rejettent la responsabilité sur les personnes en situation de prostitution: « c’est leur faute à elles. Si elles n’étaient pas là, on irait pas ». « Pourquoi on ne les pénalise pas ». Et puis l’art de cultiver l’exception : « moi j’en connais une, elle a choisi » qui va jusqu’à « elles gagnent beaucoup d’ argent », et « elles aiment ça ». Mais quand on leur demande pourquoi ils ne le font pas alors ils montrent ce qu’ils pensent vraiment : « Bah non je pourrais pas, c’est bien trop dur ».

 

Pour Rosen Hicher, « Tout est fait pour les ménager, même dans la sanction. Il faut taper plus fort. Le coût du stage est largement insuffisant. Ça doit être plus marquant pour eux. Ça devrait être un délit dès la première infraction. La contravention c’est insuffisant et pas dissuasif. Ils n’ont pas conscientisé que c’était un viol et je pense qu’il faut qu’on arrive à leur mettre ça dans la tête. Il faudrait qu’ils dédommagent leur victimes. Un dédommagement qui dure dans le temps. Ils ne veulent pas prendre conscience que la femme qu’ils vont payer ne les supportent pas. Ils ont du mal à se responsabiliser. Ils sont des sans cœurs. Des égoïstes qui ne pensent qu’à eux. Ce sont des menteurs pathologiques. Ils sont prêts à trouver n’importe quelle excuse pour s’en sortir. Ils détruisent des femmes et ils se détruisent eux-mêmes par la même occasion ».  

 

[1] Coalition Internationale pour l’Abolition de la Prostitution

[2] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F14710